Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer le quotidien sans smartphone. En Côte d’Ivoire, avec un téléphone connecté à internet, quelques secondes suffisent pour recevoir et partager une information. En quatorze ans, le taux de pénétration internet a connu une progression spectaculaire allant de moins de 2% en 2011 à 40,7% en 2025 (page 3) pour une population estimée à 32,49 millions d’habitants selon les données officielles du gouvernement. Les messageries privées comme WhatsApp, Telegram ou Messenger sont devenues incontournables dans les échanges quotidiens. Mais ces espaces sont également devenus des canaux privilégiés pour la diffusion de rumeurs, de fausses informations et de contenus manipulés. Comment ces informations trompeuses se propagent-elles dans les messageries privées ? Qui en sont les auteurs ? Et pourquoi sont-elles difficiles à arrêter ? Effets de la désinformation sur les comportements, la cohésion sociale et le débat public en Côte d’Ivoire, une enquête de Victoire Kouamé.
En 2019, alors que Béoumi, ville située dans le centre de la Côte d’Ivoire, était secouée par des affrontements intercommunautaires opposant des membres des communautés baoulé et dioula, Paterne Koffi reçoit un message WhatsApp qui le bouleverse. Un proche lui annonce la mort d’un ami dans les violences. « J’ai ressenti une profonde tristesse, mais aussi une grande colère », se souvient-il. Quelques jours plus tard, il découvre que son ami est vivant. L’information était fausse. « Imaginez les conséquences si j’avais agi sous le coup de la vengeance », souffle-t-il. Comme lui, de nombreux Ivoiriens affirment avoir été confrontés à de fausses informations circulant sur les messageries privées, notamment WhatsApp.
À l’approche de la présidentielle de 2025, Elodie N’goran reçoit à son tour un message largement partagé affirmant que le président Alassane Ouattara aurait demandé aux fournisseurs d’accès à Internet de réduire le débit du réseau dans le pays. « J’étais inquiète et très craintive quant à la suite des événements », raconte-t-elle. Après vérification, l’information était infondée.
Dans un groupe WhatsApp de sa communauté villageoise, un autre témoin, qui préfère garder l’anonymat, se souvient de messages annonçant également le décès du chef de l’État. « Certains y croyaient fermement. Moi, j’étais dubitatif », témoigne-t-il. Là encore, les vérifications ont établi qu’il s’agissait d’une fausse information.
Ces témoignages montrent comment, dans les messageries privées, une information non vérifiée peut rapidement susciter peur, colère ou inquiétude avant même que son authenticité ne soit établie.
La désinformation s’invite dans les échanges privés
Les messageries semi-ouvertes ou privées désignent des services permettant aux utilisateurs d’échanger directement des messages, photos, vidéos, documents ou autres contenus dans un cadre relativement discret. Selon Karine Oulaté, experte en communication digitale, « Ces espaces permettent de communiquer individuellement ou au sein de groupes restreints, sans que les échanges soient accessibles au grand public ». C’est notamment le cas de WhatsApp, Telegram, Messenger, Signal, etc.
À la différence des réseaux sociaux publics, les contenus qui y circulent ne sont généralement pas visibles par tous ni facilement accessibles par les moteurs de recherche. Leur consultation reste le plus souvent limitée aux contacts, abonnés ou membres d’un groupe, précise l’experte.
Un sondage que nous avons réalisé en ligne dans le cadre de cette enquête, auprès de 100 personnes, âgées de 16 à 46 ans et plus, issues de différents niveaux d’instruction (primaire, secondaire, supérieur ou sans niveau), confirme l’importance des applications de messagerie dans les usages numériques avec une proportion de 97%.

Source : sondage réalisé nous-même via un questionnaire en ligne, Graphique montrant la proportion de l’usage des messageries privées
Par ailleurs, le sondage révèle une forte exposition des répondants à la désinformation via les messageries privées telles que WhatsApp, Messenger et Telegram.
Sur les 100 personnes interrogées, 90% déclarent avoir déjà reçu une information qui s’est révélée fausse ou trompeuse. À l’inverse, 7% affirment ne jamais en avoir reçu, tandis que 3% ne savent pas.

Source : sondage réalisé nous-même via un questionnaire en ligne, Graphique montrant une large exposition aux fausses informations via les messageries privées
WhatsApp, principal canal de circulation des fausses informations
La place occupée par WhatsApp dans les usages numériques ivoiriens contribue à expliquer son importance dans la circulation des contenus trompeurs.
Globalement, la Côte d’Ivoire comptait environ 13,4 millions d’internautes en 2025, selon digital data report, tandis que le nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux était estimé à 8,40 millions.
Les résultats de l’étude sur la Mesure de la société de l’information (MSI) 2022, publiés par l’Autorité de régulation des télécommunications (ARTCI), placent WhatsApp en tête des plateformes de messagerie les plus utilisées, avec plus de 97% d’ utilisateurs, devant Messenger (58,7%).
Les résultats de notre sondage confirment cette prédominance. WhatsApp apparaît à la fois comme la messagerie privée la plus utilisée par les répondants et comme le principal canal par lequel ils disent recevoir des informations fausses ou trompeuses.

Source : sondage réalisé nous-même via un questionnaire en ligne, Graphique montrant les messageries privées canaux de diffusion de fausses informations
Des fonctionnalités favorables à viralité
La rapidité de circulation constitue l’une des principales caractéristiques des messageries privées. « En quelques secondes seulement, une information peut être partagée à un grand nombre de personnes, parfois dans plusieurs pays à la fois grâce aux groupes de discussion », a indiqué Karine Oulaté, experte en communication digitale.
Les fonctions de transfert, de « repost » et de repartage permettent à une information, vraie ou fausse, de se propager en chaîne, souvent sans vérification préalable. Dans les groupes familiaux ou communautaires notamment, un même contenu peut ainsi atteindre des centaines, voire des milliers de personnes en moins de 24 heures, souligne-t-elle.
Les groupes, chaînes, communautés et canaux permettent aussi à un contenu de passer rapidement d’un cercle restreint à un public plus large. Selon l’experte, la combinaison entre confiance dans les espaces privés et facilité de partage favorise la propagation rapide des contenus manipulés.
Cette capacité de diffusion rapide encourage les partages de faux contenus, par des acteurs issus notamment des réseaux de proximité comme des réseaux militants.
Une désinformation portée par des réseaux de proximité
La désinformation qui circule sur WhatsApp ne provient pas uniquement d’acteurs identifiables. Elle peut également être relayée par des utilisateurs ordinaires qui transfèrent un contenu reçu ailleurs, parfois sans en connaître l’origine. Les groupes familiaux, amicaux, communautaires ou professionnels deviennent ainsi des maillons d’une chaîne de diffusion.
Une étude menée par le docteur Waliyu Karimu, enseignant-chercheur, intitulée « Gatekeeping et dynamique de circulation des informations virales et toxiques : une étude de deux groupes WhatsApp en Côte d’Ivoire », publiée en 2025 dans la revue Monday Studies, met en lumière l’ampleur du phénomène. Rencontré à l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody, le chercheur explique que son étude a porté sur deux groupes WhatsApp : l’un composé d’anciens élèves d’un lycée aujourd’hui engagés dans diverses activités professionnelles, l’autre réunissant des professionnels de l’information et de la communication.
Dans les deux espaces étudiés, son travail relève de la circulation régulière de fausses informations. Le phénomène apparaît également dans le groupe de communicateurs, malgré l’existence d’une charte interne interdisant la diffusion de contenus trompeurs.
Selon le chercheur, les publications faisaient rarement l’objet d’un véritable processus de vérification avant leur partage, y compris parmi des membres dont le métier consiste précisément à traiter et diffuser l’information.
Pour les personnes interrogées dans le cadre de notre sondage sur les espaces où ils reçoivent le plus souvent ce type de publications, 41,2% des répondants citent les groupes communautaires, qui arrivent largement en tête. Ils sont suivis des groupes d’amis (36,1%), tandis que les groupes politiques (9,3%) sont mentionnés dans une proportion nettement moindre. Les groupes familiaux et professionnels ne représentent qu’une faible part des réponses.
Cette répartition montre que la diffusion de la désinformation s’opère avant tout dans des espaces de sociabilité marqués par des interactions fréquentes et des liens de confiance. À eux seuls, les groupes communautaires et les groupes d’amis concentrent un peu plus de 70% des réponses, soulignant leur rôle déterminant dans la circulation de l’information, qu’elle soit fiable ou trompeuse.

Source : sondage réalisé nous-même via un questionnaire en ligne, Répartition des contenus trompeurs reçus selon le type de groupe WhatsApp
En marge des utilisateurs qui partagent involontairement de fausses informations, certains acteurs peuvent chercher à exploiter ces espaces pour défendre des positions politiques ou idéologiques.
Quand les réseaux militants entrent en scène
Militants, activistes numériques, administrateurs de communautés en ligne ou groupes d’influence peuvent utiliser WhatsApp, Telegram ou Messenger pour toucher des publics déjà constitués et diffuser rapidement certains récits.
Parmi les acteurs observés figurent notamment le canal Telegram « Framponneur B-52 », un compte de plus de 17 000 abonnés, animé par Souley de Paris présenté comme proche du parti Générations et Peuples Solidaires (GPS). Ce dernier relaie régulièrement des dénonciations de ses abonnés ainsi que des contenus parfois non vérifiés, et des contenus critiques. Son activité est notamment marquée par des publications critiques à l’égard des autorités ivoiriennes mais favorables à l’Alliance des États du Sahel (AES) et à la Russie. Une partie de ces contenus est publiée sur Facebook avant d’être relayée sur d’autres plateformes, notamment Telegram.
Selon les éléments consultés dans le cadre de cette enquête, Souley de Paris a été épinglé par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) comme acteur et relais des campagnes coordonnées de désinformation visant la Côte d’Ivoire. C’est aussi le cas pour Maimouna Camara (la Guêpe News) affiliée également au parti politique GPS qui publie de fausses informations sur son compte Telegram de plus de 22.000 abonnés.

Source : Capture d’écran d’une fausse information publiée par Maimouna Camara démentie (ici et ici )

Source : Capture d’écran d’une fausse information publiée dans le canal Telegram de Framponneur B-52 démentie (ici)
D’autres canaux, comme le compte Telegram « Infosline » de plus de 8.000 abonnés affiliés au canal Messenger « Côte d’Ivoire », diffusent également des contenus trompeurs, souvent hostiles aux autorités ivoiriennes et parfois porteurs de discours anti-français, pro-AES ou pro-russes.
Enfin, le groupe WhatsApp « Les jeunes XXX », que nous avons intégré pendant plusieurs mois dans le cadre de cette enquête, relaie massivement des fausses informations dans le but d’influencer l’opinion de ses membres et d’exacerber les tensions sociales. Composé principalement de numéros portant les indicatifs +225 (Côte d’Ivoire) et +226 (Burkina Faso), ce groupe semble fonctionner selon une stratégie coordonnée consistant à rendre viraux certains contenus et à signaler les pages considérées comme opposées à leur combat.

Source : Capture d’écran d’une fausse information du groupe whatsapp “Les jeunes XXX (vérifiée ici)

Source : Capture d’écran d’une fausse publication sur la mort du président Alassane Ouattara (vérifiée ici)

Source : Capture d’écran des conversations de signalement du groupe WhatsApp “Les jeunes XXX”
Des partages innocents aux stratégies d’influence
Les motivations derrière le partage de fausses informations ne sont pas toujours les mêmes. « Certains diffusent de fausses informations pour attirer l’attention ou susciter des débats au sein des groupes, tandis que d’autres les partagent de bonne foi, pensant qu’elles sont vraies. D’autres encore, conscients de leur caractère faux ou manipulé, les relaient volontairement afin d’influencer les perceptions et les opinions de leur réseau », explique le docteur Waliyu. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’informations à caractère politique, l’expert estime que leur diffusion répond souvent à une intention, même implicite. Selon lui, le partage de ce type de contenu vise généralement à attirer l’attention des membres du groupe, à susciter leur intérêt ou à influencer leur compréhension d’un sujet donné.
En effet, selon le Dr Waliyu, certains acteurs utilisent également la désinformation pour défendre un agenda politique, affaiblir un adversaire, influencer l’opinion publique ou accentuer les divisions sociales, notamment à l’approche des élections ou en période de crise sanitaire ou sécuritaire.
Les sympathisants de partis politiques et les groupes militants utilisent les fausses informations pour atteindre deux objectifs, précise l’expert : ils consistent soit à rallier davantage de personnes à leur cause, soit à affaiblir leurs adversaires.
Pour lui, ces contenus sont souvent fabriqués ou sortis de leur contexte afin de décrédibiliser l’autre camp, de le présenter sous un mauvais jour et, surtout en période électorale, de lui faire perdre des voix.
Quant aux résultats de notre enquête, les répondants ont des perceptions partagées sur les motivations derrière la diffusion des fake news. Si 42,6% estiment qu’elles sont principalement relayées de manière innocente ou inconsciente, par des personnes qui ne vérifient pas les informations avant de les partager; 57,4% y voient une démarche intentionnelle visant à nuire, influencer l’opinion ou manipuler les perceptions.
Ces résultats montrent ainsi que la désinformation résulte à la fois de partages involontaires, liés au manque de vérification, et d’actions délibérées destinées à tromper ou influencer les publics.

Source : sondage réalisé nous-même via un questionnaire en ligne, Perception des répondants sur les motivations de diffusion des fake news
L’objectif affiché qui est de manipuler les opinions est perceptible dans plusieurs contenus qui circulent de façon transversale.
Les formes et mécanismes de diffusion de la désinformation dans les messageries privées
Les messageries privées reposent sur des échanges interpersonnels qui facilitent la circulation rapide de contenus liés à l’actualité (texte, vidéo, audio, etc.). Mais, selon Jean Marc Hovi, coordinateur national de WANEP-Côte d’Ivoire, « cette dynamique prend une nouvelle dimension avec l’intelligence artificielle, notamment les deepfakes et les deepvoices, capables de reproduire de manière réaliste un visage ou une voix et de tromper facilement les utilisateurs peu familiers avec ces technologies ».
De plus, fait-il remarquer, une utilisation croissante des messageries privées pour diffuser des contenus peu ou pas vérifiés, s’accentue durant les périodes électorales, avec la circulation de discours haineux, la création de groupes liés à des appartenances politiques ou communautaires et des tentatives de désinformation parfois orchestrées depuis l’étranger.
Lors de la présidentielle de 2025, plusieurs fausses informations ont ainsi circulé dans ces espaces fermés. Leur propagation est facilitée par les messages alarmistes appelant au partage massif, souvent relayés sans vérification.

Source : Quelques contenus ayant circulé via WhatsApp pendant la présidentielle de 2025
Par ailleurs, selon les experts la plupart des contenus relayés dans les groupes privés proviennent des informations vues sur Facebook ou sur d’autres plateformes ou des échanges personnels des membres. Ainsi, une information découverte en ligne ou reçue d’un proche peut ainsi être rapidement partagée avec l’ensemble du groupe.
Les messageries privées : De la confidentialité des échanges au risque de coordination ?
Le caractère privé des échanges constitue l’une des principales difficultés lorsqu’il s’agit d’observer les mécanismes de diffusion de la désinformation.
Dans le groupe WhatsApp “jeunes patriotes’’ que nous avons intégré dans le cadre de cette enquête, la pratique du signalement coordonné de comptes considérés comme opposés aux positions du groupe prouve que ces espaces peuvent également être utilisés pour organiser des actions collectives en ligne.
Le caractère confidentiel des échanges permet à ces individus ou groupes d’élaborer et de mettre en œuvre des stratégies visant à invisibiliser ou à rendre viraux certains contenus. C’est un mécanisme coordonné qui contribue à accroître l’efficacité de la désinformation et à rendre sa détection plus difficile.
Par ailleurs, l’utilisation de ces plateformes pour organiser ou préparer des actions de déstabilisation peut être envisagée.
Le 16 octobre 2025, à quelques semaines de l’élection présidentielle, le procureur de la République près le Tribunal de première instance d’Abidjan, Braman Oumar Koné, avait annoncé au journal télévisé l’interpellation de plusieurs individus après l’interception de messages circulant dans différents groupes de discussion et faisant état d’un projet présumé de déstabilisation du pays.
Quand la désinformation menace la cohésion sociale
Selon Dr Waliyu Karimu, les fausses informations constituent une menace pour la démocratie et la cohésion sociale. « En alimentant la méfiance, les préjugés et les tensions entre communautés, elles peuvent susciter des réactions susceptibles de dégénérer en affrontements ». Le Dr Waliyu évoque notamment les expériences des élections de 2020 et de 2025 en Côte d’Ivoire, au cours desquelles des informations fausses ou sorties de leur contexte ont contribué à exacerber les tensions communautaires.
Ce constat a également été relevé par l’Observatoire ivoirien des droits de l’homme (OIDH) dans son rapport publié en mai 2026. L’organisation y souligne que la désinformation a contribué à accentuer les fractures identitaires, ethniques et partisanes.
Les effets de la désinformation dépassent toutefois le seul champ politique.
Durant la crise du Covid-19, de fausses informations sur les moyens de prévention ou de traitement du virus ont notamment circulé dans les groupes WhatsApp. Certaines présentaient des pratiques comme la consommation de décoctions de neem ou d’eau chaude comme des moyens de détruire le virus. Ces croyances qui ont circulé dans les groupes privés ont pu influencer certains comportements et freiner l’adoption des recommandations sanitaires.
Ces exemples montrent que les messageries privées favorisent la circulation de l’information en période de crise, et peuvent amplifier la portée de contenus trompeurs et leurs effets sur les comportements, la cohésion sociale et la stabilité démocratique.
Le défi de lutter contre la désinformation sans sacrifier la confidentialité
La lutte contre la désinformation dans les messageries privées se heurte à un dilemme : comment détecter les contenus trompeurs sans porter atteinte au droit à la vie privée ?
Selon l’experte en communication digitale Karine Oulaté, la lutte contre la désinformation sur les messageries privées se heurte directement au principe de protection de la vie privée des utilisateurs. « Contrairement aux réseaux sociaux ouverts, les messages échangés dans les conversations privées ou les groupes fermés ne sont pas accessibles aux plateformes elles-mêmes. Toute tentative de surveillance systématique des échanges remettrait en cause les garanties de confidentialité qui fondent la confiance des utilisateurs. Les protocoles de chiffrement sécurisent les messages dès leur envoi et empêchent toute consultation par des tiers, y compris par les opérateurs des plateformes », indique l’experte.
Pour Aimé Kouassi, spécialiste des questions liées à la lutte contre la désinformation, si cette architecture protège efficacement la vie privée des utilisateurs, elle complique également le travail des journalistes, des chercheurs ainsi que des autorités chargées de surveiller les campagnes de désinformation.
À cela s’ajoute le recours aux pseudonymes, comptes anonymes ou numéros difficiles à identifier. Les contenus passent souvent par plusieurs intermédiaires avant d’atteindre leur cible, ce qui complique davantage la traçabilité de leur origine.
Selon Lacinan Ouattara, responsable des plateformes à la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA), la régulation des messageries privées demeure un défi majeur. L’institution ne dispose pas, selon lui, de mécanismes permettant de détecter directement les contenus illicites ou les fausses informations circulant dans les espaces privés ou semi-privés. Elle assure en revanche une veille sur les chaînes publiques de WhatsApp et Telegram et entretient des échanges avec les plateformes numériques afin d’être alertée en cas de pics d’activité ou de diffusion massive de contenus sensibles lors de situations de crise.
Les réponses face à la désinformation: Entre modération, régulation et fact-checking
Face à cette difficulté, les plateformes numériques ont développé différents mécanismes destinés à limiter la diffusion massive de certains contenus.
Certaines plateformes numériques développent leurs propres dispositifs de modération. Un mémorandum publié par Meta à la suite de l’élection présidentielle ivoirienne de 2020 indique ainsi que plusieurs comptes WhatsApp impliqués dans des opérations de diffusion massive de fausses informations ont été identifiés et supprimés.
Ainsi, selon Lacinan Ouattara, certaines plateformes comme Meta s’appuient sur des systèmes automatisés de détection des comportements suspects, des mécanismes de signalement ou encore des restrictions visant à limiter la diffusion massive de messages.
Par ailleurs, pour Hovi Jean Marc, coordinateur de WANEP-Côte d’Ivoire, la désinformation diffusée via les messageries privées est un enjeu majeur de sécurité, qui se situe à la croisée de plusieurs problématiques telles que la cybercriminalité, la manipulation de l’information et la protection des données personnelles.
Il souligne que les dispositifs actuels d’alerte précoce ne permettent pas encore de mesurer avec précision l’ampleur du phénomène. Toutefois, au regard du contexte sécuritaire et sociopolitique ivoirien, il constate une utilisation croissante de WhatsApp, Telegram et Messenger pour la diffusion de contenus peu ou pas vérifiés, ainsi que de messages trompeurs ou manipulatoires relayés par une diversité d’acteurs.
Les réponses institutionnelles et juridiques
En Côte d’Ivoire, les autorités ont progressivement mis en place des dispositifs de veille numérique, de sensibilisation, de lutte contre la cybercriminalité et la désinformation.
La Plateforme de Lutte contre la Cybercriminalité (PLCC) et le centre technique de fact-checking Alertes 100, placés sous l’autorité de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) participent notamment à cette réponse.
De son côté, la HACA assure le suivi et le monitoring des contenus diffusés sur les réseaux sociaux, même si la régulation des échanges au sein des messageries privées demeure particulièrement complexe.
La lutte contre la désinformation repose également sur un arsenal juridique. Le volet répressif s’appuie notamment sur l’article 183 du Code pénal et l’article 65 de la loi de 2013 relative à la cybercriminalité. Ces textes prévoient des sanctions pouvant aller de six mois à trois ans d’emprisonnement, assorties d’amendes pouvant atteindre cinq millions de francs CFA, voire davantage dans certains cas relevant de la législation sur la presse.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)