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Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso

Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso
Source : image générée par IA, outil utilisé : Gemini, 21 août 2026
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Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient en février 2026, des publications relayant des informations liées à ce conflit ont particulièrement attiré l’attention par leur capacité à intégrer des éléments locaux dans des récits internationaux. 

Au Burkina Faso, plus largement dans l’espace Alliance des Etats du Sahel (AES), certains narratifs évoquent des décisions politiques ou militaires attribuées au président du Faso, au ministre burkinabé de la défense, ou encore à la journaliste de la Radio Télévision Burkinabè (RTB), Caroline Ouanré, en lien avec des événements extérieurs, sans qu’aucune source officielle ne puisse les confirmer. Comment des contenus produits ou relayés à plus de 5 000 kilomètres parviennent-ils à s’inscrire dans les débats publics locaux et à influencer la perception que les burkinabè ont des événements internationaux ? Entre images détournées, annonces politiques fictives et narratifs géopolitiques : analyse des mécanismes de production, de circulation et de réception de ces contenus dans l’espace numérique burkinabè.

Dans l’écosystème numérique du Burkina Faso, l’information circule à une vitesse dépassant souvent les capacités de vérification. Les réseaux sociaux (facebook, Tiktok, X, etc.) sont devenus des sources importantes d’actualité pour une large partie de la population burkinabè. Ce sont également des espaces où se mêlent faits réels, contenus manipulés et spéculations non vérifiées.

L’escalade militaire au Moyen-Orient depuis le 28 février 2026, date des frappes coordonnées menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, ne bouleverse pas seulement les équilibres géopolitiques de la région ouest-asiatique.  Au Burkina Faso, ce conflit nourrit également une intense bataille informationnelle. Une guerre sur les réseaux sociaux, où se multiplient rumeurs, images détournées et fausses informations.

La télévision nationale burkinabè utilisée pour fabriquer une fausse annonce 

Une vidéo publiée par La Dépêche Africaine (@afrique_depeche), en date du 1er mars 2026, a utilisé l’image de la télévision burkinabè (RTB) pour véhiculer une fausse information. La vidéo de La Dépêche Africaine affirmait que « le Burkina annonce la fermeture de l’ambassade des États-Unis et qualifie Israël et Washington d’États “terroristes” » et attribuait ces propos à la journaliste burkinabè, Caroline Ouanré de la télévision nationale burkinabé (RTB). La publication ajoute que le Burkina Faso aurait décidé d’« envoyer deux bataillons d’infanterie à Téhéran ». La publication a été largement relayée sur la plateforme X, avec plus de 556 300 vues et 2 000 partages. 

Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso

Source : capture d’écran publication de La Dépêche Africaine sur X

Une analyse croisée avec l’examen de la séquence originale avec l’aide de l’outil DeepFake-O-Meter, montre que les images utilisées sont authentiques, mais que leur bande-son a été modifiée. Ce montage donne ainsi l’impression que la journaliste de la RTB annonce l’envoi de soldats burkinabè en Iran et la fermeture de l’ambassade américaine à Ouagadougou. La RTB avait d’ailleurs publié, le 1 mars 2026, un démenti

Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso

Source : capture d’écran du démenti de la RTB 

Ce procédé n’est pas isolé. Quelques heures après le déclenchement de la nouvelle phase des hostilités au Moyen-Orient, une autre publication a rapidement gagné en visibilité sur les réseaux sociaux. Diffusé sur X par le compte Monsieur Vaho, le message affirmait que le général Célestin Simporé, ministre burkinabè de la Défense aurait trouvé la mort lors de bombardements américains et israéliens en Iran, le 28 février 2026, où il se serait rendu pour négocier des accords de défense avec les autorités iraniennes. Présentée sans la moindre source officielle, la publication conclut par la mention « R.I.P. ».

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Source : Capture d’écran publication du compte Monsieur Vaho 

Les communications officielles de la Présidence du Faso et du Ministère de la Guerre et de la Défense Patriotique que nous avons consultées n’ont, à aucun moment, attesté ses déclarations. Les apparitions publiques ultérieures du ministre ont démontré que l’annonce de son décès était infondée. 

Dans les deux cas, les vérifications effectuées montrent une absence totale d’éléments factuels permettant d’étayer les allégations diffusées.

Ces deux publications précitées (1 et 2) révèlent plusieurs caractéristiques communes. Toutes deux exploitent l’actualité internationale pour fabriquer un récit impliquant directement le Burkina Faso. Elles mobilisent des alertes alarmistes (« URGENT » et « R.I.P. »). Elles avancent des informations présentées comme exclusives en ne citant aucune source vérifiable et utilisent le contexte de la guerre pour rendre leurs affirmations crédibles. 

Derrière les faux médias, un réseau difficile à identifier

Pour remonter à l’origine de ces publications, nous avons examiné les traces laissées par les comptes concernés notamment leurs publications, les horaires de diffusion, leurs reprises et leurs interactions avec d’autres pages. Cette analyse fait apparaître un réseau d’une dizaine de comptes actifs sur X, Facebook et TikTok, parmi lesquels  La Dépêche africaine, Scoop Africa et La Voix du Faso

Ces comptes se présentent comme des médias, mais diffusent régulièrement des informations trompeuses, de manière coordonnée, concernant les pays de l’AES. Dans le cas de la vidéo manipulée de la RTB, Scoop Africa l’a publiée à 1 h 04 le 1er mars 2026, quatre minutes avant sa reprise par La Dépêche africaine à 1 h 08, un élément qui témoigne d’une circulation organisée du contenu. 

Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso
Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso

Source : Capture d’écran publication de la vidéo manipulée par le compte Scoop Africa, horodatée à 1 h 04 le 1er mars 2026 VS La Dépêche Africaine reprend la vidéo quatre minutes plus tard, à 1 h 08. 

Pour Monsieur Vaho, les traces publiques sont différentes. Le compte @Monsieur_Vaho se présente lui-même comme étant d’origine ivoirienne et utilise depuis plusieurs années le même pseudonyme sur les réseaux sociaux. “Nationalité africaine d’origine ivoirienne…” peut on lire dans sa biographie.

Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso

Source : capture d’écran compte Monsieur Vaho

La publication consacrée à la rumeur sur le général Célestin Simporé identifie bien cette page comme étant à l’origine de l’allégation. Mais ces éléments ne suffisent pas à établir avec certitude l’identité civile de son administrateur. 

Un faux communiqué pour prêter une position à l’AES 

Un autre narratif ! Le 03 mars 2026, un document présenté comme un « Communiqué officiel de la Confédération des États du Sahel (AES) », a largement circulé sur les réseaux sociaux. Le texte affirmait que l’organisation condamnait l’intervention militaire contre l’Iran et annonçait une série de positions diplomatiques attribuées aux autorités de la Confédération.

À première vue, le document reprenait plusieurs éléments visuels caractéristiques d’une communication institutionnelle : le logo de l’AES, une mise en page sobre, une signature attribuée au capitaine Ibrahim Traoré, président du Faso, par ailleurs président en exercice de la Confédération et une date de publication. 

Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso
Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso

 Source : Comparaison entre le document présenté sur les réseaux sociaux comme un communiqué de l’AES et un communiqué officiel de la Confédération 

Les vérifications menées avec l’aide d’outils OSINT, notamment la recherche d’images inversées via Google lens, dans le cadre de cette enquête n’ont pas  permis de retrouver une trace de ce communiqué ni sur les canaux officiels de la Confédération des États du Sahel, ni les plateformes de la présidence du Faso qui assure la présidence de l’AES. 

La désinformation en Afrique, un phénomène qui dépasse le conflit

Les trois cas étudiés s’inscrivent dans un cadre plus large. Dans son rapport Cartographie de la vague de désinformation en Afrique, publié le 1er avril 2024, le Centre d’études stratégiques de l’Afrique relève que les campagnes de désinformation sur le continent ont presque quadruplé depuis 2022 et que 39 pays africains ont été ciblés. L’Afrique de l’Ouest représente près de 40 % des campagnes documentées, avec une exposition accrue dans les contextes d’instabilité politique et sécuritaire.

Pour Bilal Taïrou, coordonnateur en chef de l’Alliance africaine de vérification des faits (AFCA), cette circulation de fausses informations autour du conflit au Moyen-Orient ne constitue pas une explosion exceptionnelle, mais s’inscrit dans un mécanisme récurrent : « Chaque grand événement, surtout géopolitique, entraîne presque systématiquement une nouvelle vague de désinformation ». Selon lui, l’implication des États-Unis dans le conflit a favorisé l’apparition de nouveaux narratifs au Burkina Faso et dans la sous-région, exploitant notamment des perceptions anti-occidentales déjà présentes. L’expert souligne également le recours croissant à l’intelligence artificielle, notamment pour fabriquer ou manipuler des contenus présentés comme provenant de médias crédibles.

Des internautes souvent bernés avant les démentis 

Pour mesurer l’impact de ces contenus auprès des internautes, une analyse des réactions a été réalisée à partir de l’outil ExportComments, qui permet d’extraire et d’étudier les commentaires, les republications et les mentions « J’aime » associés aux publications. Dans le premier cas, la vidéo diffusée par le compte La Dépêche Africaine  a connu une forte visibilité avec plus de 556 300 vues, environ 2 000 republications et près de 2 000 mentions « J’aime ». Au fil des commentaires, plusieurs internautes semblent avoir pris l’information au sérieux, certains allant jusqu’à saluer une décision qui n’avait pourtant jamais été annoncée par les autorités burkinabè. « Bravo. Respect. On aimerait avoir un président comme Traoré » ou encore « Merci capitaine Ibrahim Traoré pour votre droiture », peut-on lire parmi les réactions. Ces messages montrent comment un contenu non vérifié peut rapidement s’inscrire dans des convictions déjà existantes et être perçu comme crédible lorsqu’il correspond aux attentes d’une partie du public. 

D’autres internautes ont toutefois exprimé des réserves, appelant à la prudence avec des commentaires comme « Vérifie l’info s’il te plaît » ou « C’est du Fake », révélant l’existence d’un début de réflexe de vérification chez certains utilisateurs.

Dans le second cas, la publication du compte Monsieur Vaho, annonçant la mort du général Célestin Simporé dans des bombardements au Moyen-Orient, a enregistré 72 commentaires, 14 republications et 144 mentions « J’aime ». Ici, les réactions montrent davantage de scepticisme. En effet, plusieurs internautes ont immédiatement remis en cause l’information, avec des commentaires tels que « C’est pas vrai cette info », « Fake », « Mentir vous donne quoi même ? » ou encore « Évite ça, mon ami ». Si certains ont rejeté la publication, d’autres ont préféré attendre une confirmation avant de se prononcer. Ces deux cas illustrent une réalité contrastée de l’espace numérique burkinabè : face aux fausses informations, certains internautes développent des mécanismes de vigilance, tandis que d’autres peuvent adhérer rapidement à des récits qui correspondent à leurs perceptions politiques et/ou géopolitiques. Dans les deux situations, la vitesse de circulation des contenus précède souvent celle de la vérification.

Guerre au Moyen-Orient : comment le conflit accentue les vagues de désinformation au Burkina Faso

Source: Sélection de commentaires extraits grâce à l’outil OSINT ExportComments. Ces réactions ne permettent pas de mesurer à elles seules le nombre d’internautes ayant cru aux publications

Des intox qui dépasse les réseaux sociaux

L’impact ne s’arrête pas seulement aux réactions des publications. Dans le cas de la vidéo attribuée à la RTB, la radiotélévision nationale burkinabè a dû démentir la séquence manipulée, tandis que la publication continuait à circuler. Le cas de la publication de La Dépêche Africaine illustre également la capacité de ces contenus à être repris par d’autres internautes. Cette circulation entre plusieurs comptes contribue à élargir l’audience d’un même contenu et à lui donner une sorte de confirmation, de validation populaire.

Au-delà de ces effets directement observables, la multiplication de contenus trompeurs contribue aussi à brouiller les repères des internautes. Dans le cas du général Célestin Simporé, nous n’avons toutefois pas trouvé de preuve permettant d’établir une conséquence politique ou sociale précise au-delà de la circulation de la rumeur, des réactions qu’elle a suscitées et du travail nécessaire pour la vérifier. Ce que l’enquête permet en revanche d’établir, c’est qu’une fausse information peut atteindre rapidement un public important, susciter des réactions avant sa vérification et obliger les médias ou les institutions concernés à intervenir pour rétablir les faits.

Dans les cas étudiés, l’effet le plus visible n’est pas une décision politique prise sur la base de ces fausses informations, mais la pollution de l’espace informationnel : les contenus sont vus, commentés, repris, parfois même relayés par d’autres acteurs avant d’être vérifiés. 

Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)

Estelle Konkobo