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Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako
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De la contraception aux vaccins, en passant par les maladies chroniques et les prétendus remèdes miracles, les fausses informations sanitaires circulent dans les marchés, les transports en commun et sur les plateformes numériques. Nous avons réalisé un sondage du 21 juillet au 24 août 2026 auprès de 90 personnes à Bamako révèle une forte exposition à ces contenus. Témoignages fabriqués, publicités trompeuses et deep fakes donnent désormais aux rumeurs une apparence de vérité susceptible d’influencer les décisions des citoyens.

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

Photo sensibilisation sur la désinformation sanitaire au centre de santé communautaire de yirimadio/ source Kangaye Sangare Juin 2025

« Achetez ce savon pour ne pas perdre vos maris. Après l’avoir utilisé, il va revenir vers vous, car vous serez propre, sans infections, et vous retrouverez votre dignité de femme. Vous serez la reine mère », c’est le message d’un vendeur ambulant dans un bus reliant Bamako à Ouéléssébougou. Le vendeur sait comment attirer l’attention de son public. Après quelques plaisanteries, il vante les prétendues vertus d’un savon qui préviendrait les infections tout en préservant la vie conjugale. 

Il présente ensuite un autre produit supposé soigner l’ulcère. Les passagers sont invités à le goûter avant de l’acheter. Convaincus par son discours, plusieurs repartent avec les produits proposés.

Cette scène, observée en juillet 2026 au cours d’un déplacement professionnel, illustre un phénomène plus large. Au Mali, l’information sanitaire ne circule plus seulement dans les centres de santé, les radios ou les télévisions. Elle se propage également dans les bus, les marchés, les familles et, surtout, sur les réseaux sociaux.

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

Image du vendeur dans le bus Source Kangaye Sangaré juillet 2026

Près de neuf personnes sur dix régulièrement exposées

Pour mesurer l’ampleur du phénomène, notre sondage exploratoire a été réalisé auprès de 90 personnes à Bamako, du 21 juillet au 24 août 2026. Parmi les répondants, 65,6 % déclarent être « très souvent » exposés à des informations sanitaires fausses ou trompeuses et 22,2 % disent l’être « souvent ». Au total, 87,8 % affirment être régulièrement confrontés à ce type de contenus.

La perception de la gravité du phénomène est tout aussi forte : 83,3 % des personnes interrogées considèrent la désinformation sanitaire comme un « très grand problème » et 12,2 % comme un « problème important ». Ainsi, 95,6 % des répondants la perçoivent comme un problème important ou très important.

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

Source : notre sondage sur la désinformation sanitaire réalisé à bamako

Ces résultats doivent cependant être interprétés avec prudence. L’échantillon de 90 personnes n’étant pas représentatif de l’ensemble de la population bamakoise, le sondage permet de dégager des tendances; mais non de les généraliser à toute la capitale.

Les réponses recueillies montrent également le poids croissant des plateformes numériques dans l’accès à l’information sanitaire. WhatsApp est cité par 54,4% des répondants, devant TikTok, avec 51,1%, et Facebook, avec 44,4%. Le personnel de santé est mentionné par 42,2%.

Pour le responsable de BenbereVerif, Aliou Diallo, Facebook, TikTok et WhatsApp figurent parmi les principaux canaux de diffusion des fausses informations sanitaires au Mali. « WhatsApp est particulièrement difficile à surveiller parce que les contenus circulent dans des groupes privés, entre proches et parfois sous forme de messages vocaux. Les images, les vidéos et surtout les témoignages ont beaucoup d’impact sur les gens », explique-t-il.

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

Source : notre sondage sur la désinformation sanitaire réalisé à bamako

Les autorités sanitaires tentent de faire le suivi de la circulation des rumeurs. Selon Ladji Sidi Traoré, chef de la division animation, suivi-évaluation, « le Centre national d’information, d’éducation et de communication pour la santé (CNIECS) a traité 72 rumeurs au premier semestre 2024. Elles portaient notamment sur la Covid-19, la dengue, Zika, le paludisme, les zoonoses et les modes de transmission du coronavirus ». Ce suivi a été suspendu faute de financement. 

La planification familiale, premier terrain des rumeurs

Selon le sondage réalisé, la santé reproductive apparaît comme le domaine le plus touché par des fausses informations. Au cours des douze derniers mois, 53,3% des répondants disent avoir reçu des informations trompeuses sur la planification familiale.

Des médicaments traditionnels présentés comme « miraculeux » arrivent en deuxième position, avec 48,9%, devant le paludisme, cité par 34,4% des répondants, et les vaccins, par 24,4%.

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Source : notre sondage sur la désinformation sanitaire réalisé à bamako

Le Dr Haidara Ben Moulaye Haidara, directeur général de l’Office national de la santé de la reproduction, rapporte plusieurs rumeurs sur les méthodes contraceptives. Selon lui, certaines personnes prétendent que ces méthodes provoqueraient l’infertilité, feraient grossir ou entraîneraient d’autres problèmes de santé. D’autres vont jusqu’à affirmer que les implants contraceptifs pourraient se déplacer dans le corps et atteindre le cœur.

« Ces croyances peuvent contribuer à la non-utilisation de certaines méthodes, favoriser les grossesses non désirées et pousser certaines personnes vers des produits ou des services non adaptés », prévient-il.

La désinformation sur les méthodes de contraception circule souvent de bouche à oreille. Mais elle se propage aussi sur les réseaux sociaux. Dans cette vidéo publiée sur TikTok, une internaute affirme que la pilule contraceptive d’urgence aurait « détruit les ovaires » de son amie. Une affirmation pourtant démentie par des spécialistes de différents contrés qui s’efforcent de rétablir les faits.

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Source : capture d’écran de la publication

Selon l’enquête démographique et de santé du Mali, l’EDSM-VII 2023–2024, 22% des femmes de 15 à 49 ans actuellement en union utilisent une méthode contraceptive, dont 21% une méthode moderne. Les implants représentent 11%, les injectables 5% et la pilule 2%.

Des croyances anciennes amplifiées par le numérique

Les fausses croyances sanitaires n’ont pas attendu l’arrivée des réseaux sociaux. Lala Fatima Traoré, enseignante-chercheuse à l’Université des sciences, des techniques et des technologies de Bamako, rappelle que certaines représentations liées à la santé reproductive et au paludisme existent depuis longtemps. « Certaines personnes associent encore le début de l’hivernage à la consommation de beurre, de noix de karité ou de lait frais, présentés à tort comme des causes du paludisme », rapporte-t-elle.

Une rumeur autrefois transmise de bouche à oreille peut désormais être transformée en vidéo, publiée sur TikTok, reprise sur Facebook et transférée dans plusieurs groupes WhatsApp en quelques minutes.

L’enquête a permis de documenter plusieurs formes de désinformation sanitaire : des promesses de guérison non prouvées, des témoignages présentés comme des preuves, des publicités trompeuses et des contenus manipulés à l’aide de l’intelligence artificielle.

Dans l’un des cas observés, une agente d’une compagnie présentée comme Dynace au Mali affirmait qu’un de leur médicament pouvait faire passer une personne atteinte de drépanocytose du statut SS au statut AS.

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

Source : capture d’écran de la publication

Dr Mamadou Souaré, nutritionniste, a acheté plusieurs produits prétendument miraculeux pour les analyser. Il a contesté cette affirmation dans une vidéo . Le même récit circulait sur plusieurs comptes de la sous-région, accompagné de témoignages présentés comme des preuves de l’efficacité des produits.

Lors du lancement, mercredi 26 août 2026, d’une formation sur la cybercriminalité, l’écriture scénique et l’art dramatique, le procureur Adama Coulibaly, chargé du pôle spécialisé dans la cybercriminalité, a rappelé que la publicité des médicaments est strictement encadrée par la loi malienne.

« Loin de moi l’intention de saboter les médicaments traditionnels. Qu’il s’agisse de médicaments modernes ou traditionnels, il faut obtenir un visa, avec une procédure tellement longue que certains y renoncent », a-t-il expliqué, avant de mettre en garde les utilisateurs des réseaux sociaux contre les publicités mensongères de produits et de services. Cette réglementation est notamment prévue par la Loi n°2017-017 du 12 juin 2017 fixant le régime de la publicité.

Selon Aliou Badra Wade, président de l’Ordre des pharmaciens du Mali, « la commercialisation des médicaments à usage humain est soumise à une Autorisation de mise sur le marché (AMM), délivrée par le ministre chargé de la Santé après avis de la Commission nationale des autorisations de mise sur le marché (CNAMM), sur la base du dispositif réglementaire piloté par la Direction de la Pharmacie et du Médicament (DPM). »

Selon Aliou Diallo, ces contenus parviennent à convaincre parce qu’ils jouent simultanément sur la peur, l’émotion et l’espoir. Une personne confrontée à une maladie grave peut être tentée de croire à une solution simple, surtout lorsque celle-ci est accompagnée du témoignage d’une personne présentée comme guérie.

Quand l’intelligence artificielle fabrique une fausse preuve

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

La désinformation sanitaire devient également plus sophistiquée. Une vidéo de type deepfake documentée au cours de cette enquête mettait en scène la présentatrice du journal télévisé Mariam Koné et le professeur Seydou Doumbia, doyen de la Faculté de médecine et d’odonto-stomatologie de Bamako.

La vidéo prétendait qu’une méthode permettait de restaurer des cartilages « usés jusqu’à l’os » et de retrouver sa jeunesse en 21 jours. Elle évoquait également une prétendue « mafia pharmaceutique malienne » qui aurait tenté d’empêcher la divulgation de cette méthode afin de protéger ses intérêts.

La publication renvoyait ensuite vers un lien permettant d’obtenir une supposée recette miracle. L’analyse d’une capture avec l’outil Deep IA a estimé à 64% la probabilité que le contenu ait été généré par intelligence artificielle. Ce résultat technique ne constitue pas, à lui seul, une preuve définitive. Toutefois, la présentatrice Mariam Koné, contactée dans le cadre de cette enquête, a démenti avoir présenté cette information.

Pour le Dr Ousmane Ly, spécialiste de la santé numérique et de l’intelligence artificielle appliquée à la santé, le danger réside désormais dans la fabrication de fausses preuves audiovisuelles, de plus en plus difficiles à distinguer des contenus authentiques.

« Les fausses informations sont devenues assez vraisemblables avec l’avènement de l’intelligence artificielle, et les gens y croient », constate-t-il.

Des préjugés présentés comme des vérités médicales

La désinformation sanitaire peut aussi renforcer les préjugés et donner une apparence médicale à certaines normes sociales. Une affirmation diffusée sur les réseaux sociaux, notamment sur WhatsApp, mais aussi par le bouche-à-oreille, soutenait que le vagin des filles non excisées dégagerait de mauvaises odeurs et que celles-ci seraient davantage exposées aux infections.

Le gynécologue-obstétricien Djédi Kaba Diakité réfute cette affirmation.

« Une mauvaise odeur vaginale peut notamment être liée à une infection non traitée et n’a aucun lien avec la présence ou l’absence du clitoris », explique-t-il.

Cette rumeur montre que les fausses informations sanitaires ne se limitent pas à la vente de produits. Elles peuvent également culpabiliser les femmes, entretenir des pratiques sociales préjudiciables et présenter des préjugés comme des vérités médicalement établies.

Source: groupe whatsapp de jeunes femmes maliennes

Être exposé à une rumeur ne signifie pas y croire

Les données scientifiques disponibles au Mali apportent néanmoins une nuance importante. Une étude publiée en 2025 , menée entre septembre 2021 et mars 2022 auprès de 3 445 membres de la communauté et de 140 professionnels de santé à Bamako et dans une structure rurale, s’est intéressée à la confiance vaccinale.

Elle montre que 87% des participants avaient entendu parler de la Covid-19 et que 73% considéraient cette maladie comme un risque sanitaire majeur. Pourtant, seuls 54% estimaient savoir comment elle se transmettait.

Les personnes interrogées avaient été fortement exposées aux rumeurs sur la Covid-19 et les vaccins. Cependant, selon les affirmations étudiées, seulement 2 à 19% d’entre elles considéraient ces rumeurs comme vraies ou potentiellement vraies. Une fausse information peut donc toucher une grande partie de la population sans nécessairement convaincre la majorité.

L’étude révèle également que 63% des participants déclaraient toujours faire confiance aux recommandations de leur professionnel de santé local. Cette tendance rejoint les résultats du sondage réalisé à Bamako : 48,9% des personnes interrogées disent accorder davantage leur confiance aux médecins et aux autres agents de santé, contre 14,4% aux réseaux sociaux.

Les professionnels de santé constituent ainsi un levier important dans la lutte contre l’infodémie.

La peur des effets secondaires alimente la méfiance

La même étude montre que parmi les personnes qui ne souhaitaient pas recevoir le vaccin contre la Covid-19, 47% évoquaient la peur des effets secondaires et 25% estimaient qu’il ne serait pas prudent de se faire vacciner.

Ces résultats ne permettent pas d’affirmer que toutes ces craintes sont provoquées par la désinformation. Ils montrent néanmoins que la confiance et la qualité de l’information peuvent peser sur les décisions de santé.

Dans son rapport du 21 au 28 mars intitulé “AIRA Infodemic Trends Report 21-28 March 2025”, l’Organisation mondiale de la santé a également analysé les conversations suscitées par l’introduction du vaccin antipaludique au Mali. Elle a relevé des inquiétudes concernant la sécurité et l’origine du vaccin, ainsi que des récits complotistes susceptibles d’éroder la confiance des populations.

Le Mali avait reçu 927 800 doses de vaccin antipaludique destinées à protéger plus de 600 000 enfants âgés de 5 à 36 mois. Les fausses informations sur la santé ne se limitent donc pas aux rumeurs nées pendant la pandémie de Covid-19. Elles sont aussi présentes lors de l’introduction de nouveaux programmes de santé et la gestion des épidémies.

La propagation de la désinformation est également alimentée par les utilisateurs qui les partagent sans les vérifier.

Dans le sondage réalisé à Bamako, 43,3% des personnes interrogées reconnaissent avoir déjà transmis une information sanitaire avant de vérifier si elle était exacte. Par ailleurs, 38,9% déclarent vérifier rarement ou ne jamais vérifier les contenus sanitaires qu’elles reçoivent.

Le contraste est frappant : 95,6% des répondants considèrent la désinformation comme un problème important ou très important; mais une proportion non négligeable reconnaît ne pas vérifier systématiquement les informations avant de les partager.

Le partage sans vérification, maillon faible de la chaîne

Remèdes miracles, rumeurs et deep fakes : enquête sur la désinformation sanitaire à Bamako

Source : notre sondage sur la désinformation sanitaire réalisé à bamako

Selon Aliou Diallo, ce comportement ne traduit pas toujours une volonté de tromper. De nombreuses personnes pensent rendre service à leurs proches en leur transmettant rapidement une information susceptible, selon elles, de les protéger. « Lorsqu’un contenu devient viral, le fact-checking intervient généralement après sa diffusion. Même lorsqu’une vérification apporte des preuves solides, elle ne touche pas nécessairement toutes les personnes qui ont vu le contenu initial. Le problème est particulièrement important sur WhatsApp, où les messages circulent dans des groupes privés et peuvent être transférés plusieurs fois », souligne-t-il.

Le Dr Ousmane Ly explique que des systèmes de veille existent dans le cadre du programme de l’OMS consacré à l’infodémiologie. Ces dispositifs peuvent contribuer à détecter plus rapidement les rumeurs, mais les réponses techniques ne suffisent pas. « Il faut également renforcer l’esprit critique, apprendre à demander des preuves, comparer les sources et ne pas considérer automatiquement comme vraie une information parce qu’elle vient d’une personne connue ou d’une figure d’autorité », recommande-t-il.

Pour Fatoumata Naba Samaké, experte en communication et plaidoyer, les femmes et les jeunes figurent parmi les publics particulièrement exposés. « Les femmes renoncent à certaines méthodes contraceptives après avoir entendu des témoignages négatifs ou des rumeurs. Elles sont aussi réticentes aux vaccinations de routine ou à certaines consultations », explique-t-elle. Elle préconise de renforcer le travail communautaire, d’aller vers les populations, d’instaurer une relation régulière avec elles et de mettre à leur disposition des sources permanentes de vérification.

L’Office national de la santé de la reproduction dispose, de son côté, d’un comité de veille consacré aux rumeurs relatives à la santé reproductive. Il mène également des campagnes numériques destinées aux jeunes et aux utilisateurs des réseaux sociaux.

Pour Aliou Diallo, un démenti efficace ne doit pas se contenter d’affirmer qu’une information est fausse. Il doit expliquer pourquoi elle est fausse, fournir des preuves et employer un langage accessible au public.

Les données du sondage indiquent une forte exposition à la désinformation sanitaire. Les entretiens permettent d’en comprendre les mécanismes, tandis que les cas documentés montrent la diversité de ses formes : croyances anciennes, témoignages fabriqués, remèdes miracles, publicités trompeuses et deep fakes.

La réponse ne peut donc pas reposer uniquement sur le fact-checking réalisé après la diffusion d’une rumeur. Elle doit aussi anticiper les fausses informations, surveiller les conversations, renforcer l’éducation aux médias, produire des contenus accessibles et encourager une présence plus forte des professionnels de santé sur les plateformes numériques.

Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for journalism innovation and development (CJID) 

Kangaye Sangaré