Source: Wikipédia
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Alors que la Côte d’Ivoire entre dans une période électorale dominée par une forte présence du numérique, les enjeux autour de la désinformation, de la fracture numérique et de la transparence du processus électoral sont cruciaux. Consultant en inclusion numérique et en Gouvernance de l’information, Cyriac Gbogou, avec plus de dix ans d’expérience dans l’écosystème médiatique ouest-africain, plaide pour une véritable éducation aux médias et une meilleure prise en compte des réalités locales dans la gestion de l’espace numérique.
Question : comment définiriez-vous l’inclusion numérique dans le contexte électoral ivoirien ?
Cyriac Gbogou : L’inclusion numérique dans le contexte électoral ivoirien désigne la capacité de tous les citoyens, sans distinction d’âge, de sexe, de niveau d’éducation, de lieu de résidence ou de condition sociale, à accéder, comprendre et utiliser efficacement les outils et services numériques liés au processus électoral.
Elle vise à garantir que personne ne soit exclu des opportunités offertes par le numérique, qu’il s’agisse de l’inscription sur les listes électorales en ligne, de l’accès à une information électorale fiable, de la participation au débat public sur les réseaux sociaux, ou du suivi transparent des opérations électorales.
Question : Quels sont les principaux défis numériques auxquels la Côte d’Ivoire fait face à quelques jours de l’élection présidentielle du 25 octobre 2025 ?
Cyriac Gbogou : Je vois trois défis majeurs à savoir la désinformation et les manipulations de l’information, la fracture linguistique et informationnelle, et la cybersécurité et la protection des données.
La désinformation et les manipulations de l’information se manifestent par la prolifération de fausses nouvelles, de discours haineux et de contenus trompeurs sur les réseaux sociaux, ce qui menace directement la confiance des citoyens dans le processus électoral.
La fracture linguistique et informationnelle, quant à elle, résulte de la prédominance du français dans la communication institutionnelle. Cette situation exclut une partie de la population peu alphabétisée ou non francophone, limitant ainsi son accès à une information électorale fiable et compréhensible.
Enfin, la cybersécurité et la protection des données demeurent un enjeu crucial. Les risques de piratage, de fuites d’informations personnelles ou d’attaques numériques contre les plateformes électorales peuvent compromettre la transparence et la sécurité du scrutin.
Question : Les périodes électorales sont souvent affectées par les fake news, avez-vous constaté des cas de désinformation dans les médias en cette période ?
Cyriac Gbogou : Vous savez, à l’approche des élections, le niveau de désinformation est élevé, car les discours politiques s’intensifient, les émotions prennent le dessus, et de nombreux acteurs, parfois étrangers, exploitent les réseaux sociaux pour manipuler l’opinion. Alors le niveau de désinformation peut être évalué à travers plusieurs indicateurs concrets dont le volume de contenus trompeurs identifiés par les structures de fact-checking locales et internationales, l’engagement autour des fausses informations sur les réseaux sociaux (nombre de partages, commentaires et réactions suscitées), les thématiques dominantes des rumeurs (élections, religion, sécurité, santé, etc.), et la rapidité de propagation et le niveau de correction (combien de personnes voient la vérification par rapport à la fausse information initiale).
Pour ce qui est des exemples, il suffit simplement de faire un tour sur les réseaux sociaux ou dans les groupes WhatsApp. Il y en a malheureusement à profusion. C’est vraiment dommage de voir à quel point la désinformation s’est installée dans nos espaces numériques.
Question : Quelles stratégies ou outils pourraient être déployés pour renforcer la culture de vérification de l’information auprès des citoyens ?
Cyriac Gbogou : Il est essentiel de développer l’esprit critique des populations à travers une véritable éducation aux médias et à l’information. Cela permettra à chaque citoyen d’apprendre à analyser, questionner et vérifier les contenus qu’il consomme, tout en devenant plus responsable dans la diffusion de l’information. Parce qu’au fond, un outil reste juste un outil. Si la personne qui l’utilise n’a pas conscience de ce qu’elle veut en faire, elle ne produira aucun impact, même si c’est le dernier outil le plus performant du marché. Ce n’est donc pas la technologie qui fait la différence, mais la conscience et l’intention de celui qui la manie.
Développer l’esprit critique, c’est ainsi donner à chaque citoyen le pouvoir de faire du numérique un levier d’émancipation, plutôt qu’un instrument de manipulation.
Question : Pensez-vous que les plateformes sociales jouent un rôle suffisant dans la modération et la régulation des contenus politiques en ligne ?
Cyriac Gbogou : Les plateformes sociales jouent un rôle important dans la modération des contenus politiques, mais elles peuvent encore faire mieux. Pour être réellement efficaces, elles doivent prendre en compte les réalités et contextes locaux, et envisager la mise en place de représentations locales ou, à défaut, sous-régionales afin de mieux comprendre et gérer les enjeux spécifiques à chaque pays ou région.
Question : Comment la Commission électorale indépendante (CEI) et le Conseil constitutionnel pourraient mieux intégrer le numérique pour renforcer la transparence et la confiance dans le processus électoral ?
Cyriac Gbogou : Deux mots me viennent à l’esprit, et s’ils ne sont pas appliqués, ils pourraient devenir de véritables maux. Il s’agit de la transparence et de la collaboration. En publiant de manière claire et en temps réel les informations et données électorales, y compris les résultats partiels, via des canaux numériques fiables, et en mettant en place des tableaux de bord interactifs ou des applications de suivi des scrutins, les citoyens, partis et observateurs peuvent vérifier l’information instantanément et participer activement à la transparence du processus.
Question : Le fossé numérique reste réel entre les zones urbaines et rurales. Quelles actions concrètes pourraient permettre une participation équitable des citoyens à la vie démocratique ?
Cyriac Gbogou : Voici quelques actions concrètes qui pourraient favoriser une participation équitable des citoyens et contribuer à réduire le fossé entre les zones urbaines et rurales.
D’abord, identifier avec précision les véritables leaders communautaires. Souvent, le leader connu n’est pas celui qui détient réellement l’influence au sein de la communauté. Cette méconnaissance nuit à la diffusion et à la duplication des activités de sensibilisation, notamment sur l’usage du numérique.
Ensuite, aligner les projets sur les besoins réels des populations. Trop souvent, les initiatives proposées ne correspondent pas aux attentes concrètes des habitants, ce qui limite leur efficacité et leur adoption sur le terrain.
Il faut également mieux comprendre les communautés avant toute intervention. Une analyse approfondie des dynamiques locales, des priorités et des attentes est indispensable pour garantir un impact durable et une véritable appropriation par les populations concernées.
Puis, offrir des opportunités locales. Développer des projets qui créent des perspectives économiques et sociales permet de réduire l’exode rural massif et d’encourager un engagement durable dans les zones rurales.
Question : Quel rôle devraient jouer les médias, les organisations de la société civile et les fact-checkers dans la préparation des électeurs à l’ère du tout-numérique ?
Cyriac Gbogou : Pour préparer efficacement les électeurs à l’ère du numérique, il est essentiel de mettre en place une synergie d’actions entre les médias, les organisations de la société civile, les fact-checkers et les institutions.
À l’instar de la Coalition Anti-Dohi, mise en place par Africa Check et la GIZ en Côte d’Ivoire, cette approche coordonnée permet d’agir sur plusieurs leviers complémentaires.
D’abord, informer et éduquer les citoyens grâce aux médias, qui relaient des contenus fiables et pédagogiques sur le processus électoral et sur l’usage responsable du numérique.
Ensuite, vérifier et corriger rapidement les informations qui circulent sur les réseaux sociaux et les messageries privées. Les fact-checkers, en collaborant étroitement avec les médias et les organisations de la société civile, peuvent ainsi maximiser la portée des vérifications et des rectifications.
Enfin, protéger le processus électoral contre l’ingérence étrangère et la désinformation, en coordonnant les efforts autour d’alertes, de publications officielles et de campagnes d’éducation numérique.
Question : Avez-vous des recommandations pour des élections plus transparentes, inclusives et apaisées à l’ère du numérique en Côte d’Ivoire ?
Cyriac Gbogou : Pensons au bien de notre nation en faisant de chacun, à son niveau, un acteur de paix plutôt qu’un diffuseur de haine. Que nos médias fassent preuve de justice et d’exactitude dans la diffusion de l’information afin de reconstruire la confiance de leur public. Et que les personnalités très suivies sur les réseaux sociaux évitent la course aux likes et au buzz, en privilégiant le partage de contenus vérifiés qui favorisent la cohésion sociale.
