Source : image générée par l’IA, outil utilisé : raphael app, 18 août 2026
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Le téléphone est devenu une fenêtre ouverte sur le monde. Pour des milliers de Maliennes, il est aussi un outil de travail, d’expression et d’émancipation. Mais derrière cette promesse d’ouverture se cache une autre réalité : celle des violences numériques. Insultes, menaces, campagnes de diffamation, usurpation d’identité, divulgation de données personnelles ou harcèlement organisé font désormais partie du quotidien de nombreuses femmes présentes sur les réseaux sociaux. Dans les contextes les plus fragiles, ces violences dépassent parfois le cadre virtuel pour mettre directement des vies en danger. L’histoire de la jeune influenceuse Mariam Cissé, exécutée en novembre 2025 à Tonka, dans le nord du Mali, est une illustration tragique de cette frontière désormais poreuse entre le monde numérique et le monde réel.

Source : page TikTok de Mariam Cissé
Le 7 novembre 2025, la commune rurale de Tonka, dans la région de Tombouctou, est le théâtre d’un drame qui marquera durablement les habitants. La veille, une jeune femme est interpellée par des hommes armés alors qu’elle filmait le marché local avec son téléphone portable. Le lendemain, elle est conduite sur la place publique et exécutée. La victime, Mariam Cissé, âgée d’une vingtaine d’années seulement, était devenue l’une des figures les plus suivies de sa commune sur TikTok. Elle comptait plus de 190 000 abonnés. Mère d’une petite fille, commerçante spécialisée dans la vente de riz et fiancée, elle utilisait les réseaux sociaux pour montrer le quotidien de Tonka : les foires, les marchés, les fêtes populaires, les paysages du fleuve Niger et les scènes ordinaires d’une jeunesse souvent absente des médias traditionnels nationaux.

À travers ses vidéos, Mariam Cissé donnait une image différente du Nord du Mali, loin des seuls récits de guerre qui dominent l’actualité. Plusieurs de ses publications exprimaient également son attachement au Mali et son soutien aux Forces armées maliennes engagées contre des groupes armés.
Cette visibilité numérique, qui avait fait sa popularité, allait aussi faire d’elle une cible. Selon les éléments recueillis au cours de cette enquête, Mariam Cissé filmait simplement le marché lorsqu’elle fut interpellée par des hommes armés. Son téléphone fut confisqué et serait toujours entre les mains de ses bourreaux. Mariam Cissé leur avait pourtant expliqué qu’elle ne les filmait pas; mais captait simplement l’ambiance du marché. Elle fut amenée, le lendemain, elle fut exécutée publiquement devant des habitants impuissants. L’acte a été attribué au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), qui lui reprochait notamment ses activités sur les réseaux sociaux.
Huit mois après les faits, la peur continue de régner à Tonka. Au cours de notre enquête, plusieurs proches et habitants contactés ont refusé de témoigner publiquement. « Depuis la mort de Mariam, toute personne qui parle d’elle expose sa famille », confie un interlocuteur ayant requis l’anonymat.
Des proches évoquent également des visites d’hommes armés cherchant certains membres de leur entourage. Nous n’avons toutefois pas été en mesure de vérifier indépendamment ces affirmations en raison de l’insécurité persistante dans la zone.
Nos recherches menées sur les réseaux sociaux montrent également que plusieurs jeunes qui apparaissaient régulièrement aux côtés de Mariam ont, eux aussi, perdu la vie dans les mois suivants l’exécution de la Tiktokeuse.


Source : Images de Hamadoun Baba Babi sur la droite et Abba Kassambara sur la gauche prises sur la page Tiktok d’un proche de Mariam Cissé
Parmi eux figure Hamadoun Baba Babi, connu sous le nom de « Marco de Tonka », décédé le 28 mars 2026, quelques jours après une prise de parole publique d’un proche de Mariam Cissé dénonçant son exécution.
Un autre jeune de son entourage, Abba Kassambara, a été blessé par des hommes armés le 26 mai 2026 avant de succomber, trois jours plus tard, à l’hôpital de Tombouctou. Aucun élément ne permet aujourd’hui d’établir un lien entre ces décès et l’affaire Mariam Cissé. Mais leur évocation revient régulièrement dans les discussions locales et contribue à entretenir un climat de peur qui réduit progressivement les témoins au silence.
Le cas de Mariam Cissé représente l’extrême d’un phénomène beaucoup plus vaste. Au Mali, comme dans l’ensemble du Sahel, les femmes investissent de plus en plus les espaces numériques pour entreprendre, informer, vendre, militer ou simplement partager leur quotidien. Mais cette visibilité s’accompagne souvent d’une exposition accrue aux violences. L’ouvrage Les femmes sahéliennes dans les espaces numériques consacré au Mali, au Burkina Faso et au Niger, est co-rédigé par Dalanda Moukala et Fatima Al-Ansar. Elle est publiée en juin 2024 par l’organisation Search for Common Ground en partenariat avec le Tilwate Peace Network et le Forum de Bamako sur le numérique et la cohésion sociale. Selon cet ouvrage, le taux de pénétration d’Internet au Mali atteignait 9,1 % en janvier 2024, les femmes ne représentant que 24,2 % des utilisateurs.
Pour les chercheuses, cette sous-représentation numérique ne protège pas les femmes. Au contraire, celles qui prennent la parole publiquement deviennent souvent les principales cibles des violences en ligne.
Des attaques qui visent aussi l’identité des femmes
Pour Saran Soumbounou, développeuse et responsable technique de l’Association Femmes et TIC, les violences numériques prennent de multiples formes. « Les insultes, les menaces, la diffamation, les campagnes de dénigrement, l’usurpation d’identité, la diffusion d’informations personnelles ou encore les publications humiliantes constituent désormais les formes les plus courantes d’agression. Mais ces attaques ne ciblent pas uniquement les opinions exprimées. Elles visent aussi l’identité même des femmes », dit-elle.
Selon elle, dans la majorité des cas, les agresseurs n’ont pas besoin de pirater un compte pour obtenir des informations personnelles. Ils commencent par exploiter ce que la victime a elle-même rendu public ou ce que son entourage a publié. Un nom complet, un numéro de téléphone, une adresse électronique, une photo, le nom d’un lieu de travail ou même une publication indiquant sa localisation peuvent permettre de reconstituer progressivement son identité et ses habitudes.
Les cyber-harceleurs utilisent les techniques OSINT c’est-à-dire la collecte et le croisement d’informations accessibles publiquement. Ils peuvent comparer les informations disponibles sur Facebook, TikTok, Instagram, WhatsApp ou d’autres plateformes. Une même photo ou un même pseudonyme peuvent permettre de retrouver plusieurs comptes appartenant à la même personne.
Il existe également des situations où les informations proviennent de fuites de données, de comptes compromis ou de bases de données qui circulent illégalement, explique la développeuse et responsable technique de l’Association Femmes et TIC. Saran Soumbounou affirme que l’agresseur peut alors disposer d’informations que la victime n’a jamais publiées elle-même. C’est pourquoi il est important de comprendre qu’en matière de cybersécurité, chaque information publiée séparément peut sembler anodine, mais leur croisement peut permettre de dresser un profil très précis d’une personne.
La spécialiste des TIC estime que le problème n’est pas qu’une femme soit présente sur Internet. Le problème, c’est qu’elle ne maîtrise pas toujours la quantité d’informations qu’elle laisse derrière elle. En cybersécurité, nous parlons de surface d’exposition : plus une personne rend d’informations accessibles, plus il existe de points qui peuvent être exploités contre elle.
Il faut d’abord préciser que les femmes ne sont pas les seules victimes de cyberattaques. En revanche, certaines formes d’agression numérique les touchent de manière particulièrement visible. Les agresseurs savent que certaines femmes peuvent subir une pression familiale ou sociale importante lorsqu’une photo intime, une conversation privée ou une information compromettante est rendue publique. Ils peuvent exploiter cette peur pour exercer un chantage ou obtenir de l’argent, des images supplémentaires ou d’autres avantages.
« Il ne faut donc pas dire que les femmes sont ciblées parce qu’elles seraient moins prudentes. Le problème est plutôt l’exploitation de leur visibilité numérique et, dans certains cas, des vulnérabilités sociales qui existent déjà hors ligne », précise Saran Soumbounou.
Journalistes, entrepreneures, influenceuses, responsables politiques, activistes ou simples citoyennes racontent être attaquées parce qu’elles occupent un espace public traditionnellement réservé aux hommes.
Une influenceuse Burkinabè a été victime de cyberharcèlement à cause de ses formes généreuses.
Au Mali, des femmes internautes ont été insultées et traitées de prostituées suite à leurs publications sur Tiktok.



Source : captures d’écran de quelques publications TikTok (liens 1, 2 et 3) faites sur de célèbres influenceuses maliennes
Quand les normes sociales s’invitent dans l’espace numérique
Dans une société où les normes sociales invitent encore souvent les femmes à la discrétion, la visibilité numérique peut devenir un motif de stigmatisation. Pour comprendre ce regard traditionnel, nous avons rencontré Monsieur Massa Traoré, un homme de 76 ans, attaché aux valeurs traditionnelles de sa génération. Pour lui, la femme a historiquement été associée à la discrétion et à la protection. « Traditionnellement, la femme ne doit pas s’exprimer en public. Une femme, c’est la discrétion et la protection », estime-t-il.
Selon lui, le problème ne réside pas nécessairement dans l’évolution de la société, mais dans le fait que cette évolution a progressivement déplacé les frontières entre les rôles traditionnellement attribués aux hommes et aux femmes. « Quand la femme sort de ce cadre naturel, ça devient un problème », affirme-t-il.
Son propos ne signifie toutefois pas, selon lui, que la femme doit rester exclue de la vie sociale. Il reconnaît que les conditions de vie ont profondément changé. « Les choses ne sont plus comme avant. La femme est une reine », dit-il, tout en estimant qu’il serait difficile de comparer les générations actuelles à celles d’autrefois. « On ne peut pas comparer deux choses qui ne sont pas comparables. Les temps anciens, les conditions n’étaient pas pareilles, les emplois n’étaient pas pareils. C’est la société qui a évolué, entraînant dans son évolution les Hommes », explique-t-il.
Mais cette transformation n’est pas perçue uniquement comme un progrès. Pour ce Septuagénaire, certaines évolutions sociales peuvent aussi produire une forme de désorganisation. « Ce que vous appelez évolution, quelque part, ça désorganise tout », estime-t-il.
Le sociologue Youssouf Maiga affirme que cette conception de la place des femmes ne relève pas seulement de traditions anciennes : elle se transmet également à travers l’éducation et les normes sociales. « Les jeunes filles sont encore souvent socialisées dans l’idée qu’elles doivent attendre, demander l’autorisation ou éviter de prendre seules des initiatives. Lorsqu’elles investissent les réseaux sociaux, qu’elles prennent la parole ou entreprennent publiquement, elles transgressent parfois, aux yeux de certains, les comportements qui leur ont été assignés », analyse-t-il.
Entre une génération qui associe traditionnellement la femme à la discrétion et une nouvelle génération qui investit massivement les espaces numériques, le débat dépasse donc largement la question de la technologie. Il interroge la place que la société malienne est prête à accorder aux femmes lorsqu’elles deviennent visibles, prennent des initiatives et revendiquent leur présence dans l’espace public.
Les recherches conduites dans l’ouvrage « Les femmes sahéliennes dans les espaces numériques », montrent que cette réalité dépasse largement les frontières maliennes. Au Niger, au Burkina Faso tout comme au Mali, les témoignages recueillis par les auteurs de l’ouvrage décrivent des campagnes coordonnées de harcèlement, de menaces et d’intimidation contre les femmes actives sur Facebook, TikTok, WhatsApp ou X. Selon elle, ces violences produisent des effets durables.
Certaines victimes abandonnent leurs activités professionnelles. D’autres ferment leurs comptes. Beaucoup cessent de participer aux débats publics. Les atteintes à la réputation peuvent compromettre une carrière, fragiliser une entreprise ou provoquer l’isolement social. Dans les cas les plus graves, les violences numériques entraînent une profonde détresse psychologique.
Pourquoi les victimes portent plainte rarement ?
Le sociologue Youssouf Maiga relève que peu de femmes saisissent les autorités judiciaires. Selon lui, plusieurs facteurs expliquent cet état de fait : la méconnaissance des recours disponibles, la peur du regard de la société patriarcale et d’une nouvelle exposition médiatique, le manque de confiance dans les institutions, les coûts liés aux procédures ou encore les difficultés techniques pour conserver les preuves.
Pourtant, le Mali dispose d’un arsenal juridique permettant de poursuivre plusieurs infractions commises en ligne. Le cadre juridique malien comprend notamment la Loi n°2013-015 du 21 mai 2013 portant protection des données à caractère personnel, la Loi n°2017-062 du 18 décembre 2017 portant loi d’orientation de la société de l’information, la Loi n°2022-058 du 22 décembre 2022 modifiant le Code de procédure pénale, ainsi que la Loi n°2024-027 du 13 décembre 2024 portant Code pénal.
La Loi n°2022-058 a notamment attribué les infractions relatives aux données à caractère personnel au Pôle national de lutte contre la cybercriminalité, installé à Bamako.
Interrogé dans le cadre de cette enquête, Dr Mahamadou Aly Haïdara, Directeur des Affaires juridiques, de la Conformité et du Contentieux à l’Autorité de Protection des Données à caractère Personnel (APDP) et expert en droit du numérique, rappelle que les victimes peuvent engager différentes procédures selon la nature des faits. « L’APDP est compétente lorsqu’il existe un traitement de données à caractère personnel effectué en violation des règles applicables », explique Dr Haïdara.
Instituée par la Loi n°2013-015 du 21 mai 2013, modifiée, portant protection des données à caractère personnel, l’APDP dispose notamment de pouvoirs de contrôle et de sanction. Elle peut intervenir lorsqu’une personne estime que ses données ont été collectées, utilisées, communiquées ou diffusées de manière illicite.
L’Autorité peut également prononcer des sanctions pécuniaires prévues par les articles 65 et 66 de la Loi n°2013-015. Selon la gravité des infractions, celles-ci commencent à 5 millions de francs CFA (7623 euros) et peuvent atteindre 20 millions de francs CFA (30 492 euros).
Mais l’APDP n’est pas une juridiction pénale. « Il faut éviter de considérer l’APDP comme une juridiction pénale : elle ne remplace ni la police, ni la gendarmerie, ni le procureur national de lutte contre la cybercriminalité, ni le juge », précise le juriste.
La conservation des preuves est essentielle. Captures d’écran, liens URL, dates, noms des comptes, numéros de téléphone, messages et autres éléments permettant d’établir la diffusion doivent être conservés.
Dans un espace numérique où les attaques peuvent être rapides, massives et souvent anonymes, certaines voix continuent pourtant de se maintenir, malgré les pressions et les risques encourus. C’est le cas de Fatouma Harber, jeune activiste issue du nord du Mali. Pour elle, cet engagement s’inscrit dans la durée, avec ses contraintes, ses tensions et ses conséquences personnelles. Un choix qui, selon elle, s’impose moins comme une posture que comme une nécessité face à la place occupée par les femmes dans l’espace public numérique.
Et dans cet équilibre encore fragile, la question de la protection, de la responsabilité des plateformes et de l’accès effectif aux mécanismes de recours reste au cœur des enjeux pour les femmes qui choisissent d’y prendre la parole, dit-t-elle.
L’affaire Mariam Cissé rappelle cependant que la protection numérique ne peut être pensée indépendamment du contexte dans lequel vivent les femmes. Dans des territoires fragilisés par l’insécurité, la pression sociale et les violences armées, les conséquences d’une visibilité en ligne peuvent devenir imprévisibles. Son histoire ne devrait pourtant pas conduire les femmes à détourner leur regard de l’écran. Elle devrait conduire la société à regarder autrement les femmes internautes, influenceuses. Car derrière chaque compte TikTok, chaque publication Facebook ou chaque vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, il y a une personne dont la sécurité, la dignité et la liberté d’expression méritent d’être protégées.
Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID)
